«Magasin!» s’écrie Anna, trois ans, en montrant du doigt le grand M orange sur le bâtiment devant elle. Que ce soit à l'extérieur ou à la maison, à l’heure des histoires, Anna rencontre des lettres et des images qui l’aident à se familiariser avec l’écriture bien avant de commencer l’école. Son petit frère Léo, malvoyant, n’a pas cette possibilité. Ce constat est le point de départ d’un projet qui suscite émotion et enthousiasme et qui n'a pas échappé au jury du Swiss Innovation Forum 2018...
Fabienne Meyer et Andreas Netthoevel avec le prototype.
Fabienne Meyer, collaboratrice scientifique, et Andreas Netthoevel, enseignant en communication visuelle et professeur de recherche à la Haute école des arts de Berne, avec le prototype du projet «Punkt, Punkt, Komma, Strich». Image: Valérie von Allmen

Arts in Context

«PPKS» est un projet de recherche lié au domaine des arts, qui se développe dans un contexte de recherche classique et donne lieu à une application concrète utile à la société (p. ex. un produit, un service ou une idée d’entreprise). Le Centre BFH «Arts in Context» soutient ce type de projets à différents niveaux – acquisition et garantie de financements ou mise en lien avec des partenaires de la pratique.

Son coordonnateur, Matthias Vatter, est à l’origine de la candidature de «Punkt, Punkt, Komma, Strich» au Swiss Innovation Forum. Il se réjouit de l’invitation à Bâle. Le projet PPKS est un exemple parfait d’application pratique des arts dans la société selon une approche axée sur la recherche de solutions.

Les enfants d’âge préscolaire qui n’ont pas de handicap visuel ont mille et une occasions de rencontrer l’écrit au quotidien et savent déjà lire ou écrire quelques lettres avant d’entrer à l’école. Les enfants malvoyants n’ont pas cette chance et ont donc besoin, très tôt déjà, d’un environnement spécifique pour leur processus d’apprentissage. L’égalité des chances devrait être favorisée dès le plus jeune âge, et ce dans tous les domaines de la vie quotidienne.

Un avis que partage l’équipe du projet «Punkt, Punkt, Komma, Strich» (PPKS) emmenée par Fabienne Meyer, collaboratrice scientifique, et Andreas Netthoevel, enseignant en communication visuelle et professeur de recherche à la Haute école des arts de Berne. Depuis 2010, ils s’intéressent aux scénarios d’apprentissage des enfants malvoyants d’âge préscolaire. Dans le cadre du projet PPKS, ils cherchent à mettre au point, selon une approche scientifique, une série de livres pour enfants qui offrent un premier contact ludique avec l’écriture braille et soient accessibles à tous. Font aussi partie de l’équipe le designer Martin Gaberthüel, ainsi que les professeurs Markus Lang et Frank Leamers, experts en pédagogie pour aveugles à la Haute école pédagogique de Heidelberg. Le projet a reçu au départ le soutien financier du Fonds national suisse, puis des contributions des fondations Gebert Rüf et Ernst Göhner, de la commune de Berne et du Pour-cent culturel Migros. A l’interne, il a bénéficié de l’accompagnement et de l’appui du Centre BFH Arts in Context.

Un vide à combler...

Lorsque Fabienne Meyer et Andreas Netthoevel ont commencé à s’entretenir avec des institutions œuvrant en faveur des aveugles et malvoyants, à réunir des informations et à consulter le matériel pédagogique disponible, ils ont rapidement constaté qu’il n’y avait pas à proprement parler de support offrant une initiation à l’écriture braille en incluant l’entourage non malvoyant. «Ce constat était bien sûr négatif à la base, mais pour nous en tant que chercheurs, c’était une occasion rêvée», déclare Andreas Netthoevel. Ils ont en effet découvert une niche inoccupée et mis sur les rails un projet sur lequel l’équipe a travaillé plusieurs années avec autant de plaisir que de motivation.

Le projet PPKS est à présent dans sa phase finale. Deux prototypes ont déjà été évalués et trois autres sont en cours de finalisation. Au total, neuf volumes seront disponibles d’ici fin 2019. En parallèle, des discussions ont lieu avec des maisons d’édition qui pourraient être intéressées. Le projet n’est toutefois pas encore tout à fait bouclé, puisque les scientifiques ont besoin de financements supplémentaires pour les quatre derniers prototypes.

Un projet qui leur tient à cœur

Même si la recherche de fonds et l’absence de bureau commun ont parfois compliqué leur tâche et ralenti les travaux, Fabienne Meyer et Andreas Netthoevel n’auraient renoncé pour rien au monde à ce projet. Ils sont unanimes: aucune autre initiative n’a eu autant de sens dans leur parcours professionnel. L’utilité des sciences appliquées est ici tangible.

Tous deux se sont beaucoup investis, des premières ébauches au travail de recherche, sans oublier la rédaction des histoires et la conception des prototypes. A plusieurs reprises, des idées ou des éléments n’ont pas été validés lors des tests auprès des enfants malvoyants, car ils étaient trop élaborés, trop compliqués ou imprécis, et ils ont dû être abandonnés. Il fallait encore et toujours ramener les histoires à l’essentiel, notamment pour des raisons de place : les caractères braille sont en effet plus larges que les caractères «normaux». En outre, les éléments visuels «décoratifs» n’étaient pas une priorité. Avant d’être agréable à l’œil, la série de livres devait remplir sa mission.

Le résultat montre pourtant qu’il est possible d’allier efficacité, simplicité et esthétique. Les prototypes de la série déjà disponibles sont des produits de haute qualité. Ils donnent envie de répondre à l’invitation du protagoniste Alex, un simple petit point en braille, à le suivre dans ses aventures. Du choix du papier à la mise en page, l’ensemble est très harmonieux. Et ce n’est pas tout…

Pas que pour les malvoyants

L’un des défis dans la réalisation des prototypes consistait à inclure l’entourage non malvoyant des enfants, un point auquel l’équipe de recherche tenait tout particulièrement. Sous chaque mot en braille figure la traduction dans l’alphabet latin. De plus, les livres jouent sur les couleurs et présentent à la dernière page un petit guide avec des exercices pour toute la famille permettant de prolonger l’expérience.

Si l’équipe se réjouit que le petit point en braille Alex prenne le chemin des écoles et des institutions pour aveugles, elle espère aussi qu’il trouvera sa place sur les rayons des bibliothèques des familles, quelles qu’elles soient, voyantes ou malvoyantes. En se plongeant dans ces ouvrages, elles auraient une occasion privilégiée de changer de regard et de découvrir d’autres perspectives, soutient Fabienne Meyer.

Un enthousiasme partagé

Ce projet passionnant touche juste et suscite beaucoup d’émotion. Les réactions que nous recevons en témoignent, expliquent Andreas Netthoevel et Fabienne Meyer. Ce n’est donc pas une surprise si le projet PPKS a retenu l’attention du jury du Swiss Innovation Forum 2018: l’équipe est invitée à le présenter le 22 novembre prochain à Bâle.

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